La petite-fille
Résumé
À la mort de son épouse Birgit, Kaspar découvre un pan de sa vie qu’il avait toujours ignoré : avant de quitter la RDA pour passer à l’Ouest en 1965, Birgit avait abandonné un bébé à la naissance. Intrigué, Kaspar ferme sa librairie à Berlin et part à la recherche de cette belle-fille inconnue. Son enquête le conduit jusqu’à Svenja, qui mène une tout autre vie que lui : restée en Allemagne de l’Est, elle a épousé un néo-nazi et élevé dans cette doctrine une fille nommée Sigrun.
Kaspar serait prêt à voir en elles les membres d’une nouvelle famille. Mais leurs différences idéologiques font obstacle : comment comprendre qu’une adolescente, par ailleurs intelligente, puisse soutenir des théories complotistes et racistes ? Comment l’amour peut-il naître dans ce climat de méfiance et de haine ? Cette rencontre contrariée entre un grand-père et sa petite-fille nous entraîne dans un passionnant voyage politique à travers l’histoire et les territoires allemands.
Une histoire intime pour raconter la RDA
J’ai choisi La petite-fille avant tout parce que Birgit vient de la RDA. Kaspar la rencontre dans les années 60 à Berlin-Est alors qu’il est un jeune homme originaire de Rhénanie. Dès les premières pages, Bernhard Schlink montre le regard d’un Allemand de l’Ouest sur cette Allemagne qu’il considère déjà comme un seul pays dans son cœur, malgré la division politique. À travers Kaspar, on découvre la propagande, les rassemblements socialistes, l’idéologie de la SED et surtout la peur qui entoure toute idée de fuite.
Après la mort de Birgit, Kaspar découvre un manuscrit dans lequel elle raconte ce qu’aurait pu être sa vie si elle était restée en RDA. Cette partie m’a particulièrement touchée. On y découvre son premier amour dans un camp de jeunesse de la FDJ, sa grossesse à seulement dix-huit ans et la difficulté à l’idée d’être une jeune mère célibataire dans les années 60. Birgit rêve de liberté mais veut aussi quitter le pays. Avec un enfant, tout devient plus complexe. Elle choisit alors l’adoption. Au départ, il est facile de juger son silence et ses choix. Pourtant, plus le récit avançait, plus j’ai ressenti de la compassion pour elle. J’ai aussi eu beaucoup de peine pour Kaspar, qui découvre toute cette vérité seulement après sa disparition.
Dans leurs discussions passionnées, les personnages évoquent aussi Christa Wolf, figure féministe de la RDA dont j’ai déjà parlé sur le blog. Même si je n’ai pas accroché à sa plume jusqu’à présent, j’ai trouvé intéressant que Schlink replace ces références littéraires dans le contexte intellectuel de l’époque. Cela donne encore plus de profondeur au roman et à son travail sur la mémoire allemande.
"En RDA, il y avait des plans de « Berlin capitale de la RDA » où Berlin-ouest n’était qu’une grande tache blanche, une terra incognita. C’est ce qu’est devenue pour moi la RDA après ma fuite : une grande tache blanche, une terra incognita. Elle mérite d’être étudiée mais ça ne m’intéresse pas."
La petite-fille et les fractures entre l’Est et l’Ouest
Ce qui m’a le plus marquée dans La petite-fille, c’est la manière dont Bernhard Schlink montre la fracture durable entre les Allemagnes de l’Est et de l’Ouest. À travers le récit de Birgit, on comprend ce que signifiait être réfugiée est-allemande en Allemagne de l’Ouest. Même après la fuite, le poids du regard des autres reste omniprésent.
Dans la seconde partie du roman, Kaspar retourne dans l’ancienne RDA et rencontre les personnes mentionnées dans les écrits de Birgit. C’est probablement la partie la plus passionnante du livre. Schlink montre des réalités très différentes qui coexistent encore aujourd’hui. Certains regrettent la RDA, d’autres la rejettent totalement. Beaucoup restent marqués par le mépris venant de l’Ouest. Ce sentiment, je le retrouve encore aujourd’hui dans certaines discussions avec des collègues allemands lorsqu’ils parlent des « Ossis ».
Le roman devient alors profondément contemporain. À travers la figure de la petite-fille et des groupes qu’elle fréquente, Bernhard Schlink aborde la montée des mouvements nationalistes et néonazis dans certaines régions de l’ex-RDA, notamment autour de Dresde. Ce qui est particulièrement glaçant, c’est que rien ne paraît exagéré. Le roman ne ressemble jamais à une dystopie. Il s’appuie sur une réalité sociale et politique bien documentée. C’est d’ailleurs ce qui rend La petite-fille aussi marquant. La RDA se présentait comme un État antifasciste, pourtant certaines régions de l’Est allemand sont aujourd’hui associées à une forte implantation de l’extrême droite.
Une écoute audio un peu exigeante mais passionnante
Au niveau de l’écriture, j’ai retrouvé dans La petite-fille ce que j’avais aimé dans Le liseur. Bernhard Schlink écrit avec beaucoup de clarté et de précision. Son style reste accessible malgré les thèmes historiques et politiques abordés. J’ai particulièrement apprécié la manière dont il mêle l’intime et l’Histoire sans jamais tomber dans la démonstration.
J’ai cependant eu plus de mal avec la structure de la partie consacrée au récit de Birgit. Les sections sont très longues, sans véritables pauses ni chapitres. En audio, cela crée une sensation étrange : je voulais parfois arrêter l’écoute pour faire autre chose, mais l’absence de coupure me poussait à continuer encore et encore. Ce choix narratif sert probablement le flot de souvenirs et d’émotions, mais il m’a parfois fatiguée.
En revanche, l’interprétation de Christian Gonon dans cette version Gallimard Audio est remarquable. Sa narration apporte énormément de nuances au texte et rend l’écoute très immersive. Grâce à lui, les dix heures d’audio passent finalement assez vite malgré la densité du sujet.
Avec La petite-fille, Bernhard Schlink propose sans doute le roman le plus complet que j’ai lu jusqu’à présent sur l’évolution de l’Allemagne de l’Est, de la RDA jusqu’à aujourd’hui. Entre mémoire, identité, silence familial et fractures politiques, il livre un récit profondément humain qui aide réellement à comprendre l’histoire contemporaine allemande.
Pour aller plus loin sur le sujet :
Ce documentaire d’Arte sur le terrorisme d’ultra-droite est très important. Je dois mettre de gros warning ici, on y voit des armes, du sang, et une grande part de violence. Certaines images sont très choquantes et carrément censurées sur YouTube. Si je partage cette vidéo en particulier c’est parce que l’enquête d’Arte démontre bien que l’ultra droite est partout dans le monde. Mais elle parle aussi longuement de l’Allemagne et mentionne clairement l’ex-RDA en l’occurence. En langue allemande il y a bien plus de vidéos puisque c’est un vrai sujet de outre-Rhin, mais je ne peux pas les partager en France (elles sont bloquées) ou elles ne sont pas doublées. Celui d’Arte est en tous cas choquant mais nécessaire.
Dans la série RDA :
Cet article s’inscrit dans mon projet annuel autour de la RDA. En 2026, j’explore la République démocratique allemande à travers des livres, des films, de la musique et des récits personnels, pour mieux comprendre cette période et la manière dont elle continue de résonner aujourd’hui.
Retrouvez tous les articles liés à ce projet dans la catégorie RDA.
