Soirée film avec le film Christiane F.

Résumé

La vie de Christiane F., une adolescente de 13 ans, qui vit très mal sa jeunesse. Un père absent et pas de contacts avec sa soeur et sa mère, la jeune fille sort en boîte de nuit et y découvre un monde étrange dans lequel elle tombe très vite. Ainsi, elle commence la drogue puis pour subvenir à ses doses, se prostitue. 

Une extraordinaire capsule temporelle de Berlin-Ouest

J’ai lancé le film Christiane F. juste après avoir regardé le long documentaire du Spiegel de 1995 consacré à Christiane et aux personnes qui ont réellement vécu cette histoire. Forcément, cela a complètement influencé mon regard. Detlev, Stella, Kessi ou encore Babsi n’étaient plus seulement des personnages dont je connaissais les noms. J’avais vu leurs visages et entendu certains raconter leur propre version des événements.

La première chose qui m’a frappée, c’est l’âge de Christiane. Natja Brunckhorst avait réellement treize ans pendant le tournage et cela se voit énormément. Elle a une tête de gosse. Dans les scènes de consommation, de manque ou face aux hommes qui profitent de sa vulnérabilité, impossible d’oublier qu’on parle d’une enfant. Sur ce point, le film produit quelque chose que la série, avec ses interprètes plus âgés, ne peut pas complètement reproduire.

Mais ce réalisme m’a aussi profondément dérangée. Certaines scènes demandent à une véritable enfant de treize ans d’interpréter des situations très sexualisées. Je ne nie absolument pas que des adolescents puissent avoir une sexualité, ce n’est pas la question. Je m’interroge plutôt sur ce qu’on demande à une enfant-actrice de simuler devant une caméra et une équipe d’adultes. J’ai donc mieux compris le choix de la série : on perd en réalisme physique, mais le réalisme ne justifie pas nécessairement tout.

En revanche, j’ai adoré découvrir le Berlin de l’époque. Bahnhof Zoo, les galeries souterraines, les rues, les voitures, le Sound… Le film Christiane F. a été tourné suffisamment près des événements pour que ce monde soit encore là. Même la manière dont les personnages parlent me donnait parfois l’impression de regarder une archive.

La musique renforce encore cette sensation. Voir ces adolescents danser sur du rock au Sound m’a d’abord semblé étrange avec mon regard contemporain, mais c’est justement beaucoup plus cohérent historiquement. J’en arrive presque à cette distinction : le film me montre leur époque quand la série cherche davantage à me faire ressentir leur époque avec mes propres codes.

Un réalisme impressionnant, mais à quel prix ?

En revanche, le rythme a été compliqué pour moi. Le film laisse énormément respirer ses scènes. Parfois bien après que j’ai compris ce qu’elles voulaient me transmettre. Pourtant, je ne pense pas simplement être devenue incapable de regarder une œuvre lente. J’ai adoré des films contemporains qui prennent énormément leur temps.

La différence tient davantage, je crois, aux codes cinématographiques. Aujourd’hui, un film peut être lent tout en maintenant constamment mon attention par le son, le cadre, la tension ou de petites informations. Ici, certains plans me laissaient suffisamment d’espace pour que mon cerveau parte réfléchir à complètement autre chose. Ce n’est donc pas nécessairement la lenteur qui m’a gênée, mais une grammaire cinématographique qui n’est plus la mienne.

Cela m’a d’ailleurs fait réfléchir à la nostalgie. Pour quelqu’un qui a grandi avec ce cinéma, ces codes ne sont peut-être pas « vieux », ils sont familiers. Ma génération est elle aussi extrêmement nostalgique. Pourtant, personnellement, j’ai parfois beaucoup de mal à revoir certaines œuvres adorées enfant. Mon souvenir n’a pas vieilli, tandis que ma manière de regarder, elle, a changé.

C’est aussi pour cela que j’ai du mal avec l’affirmation selon laquelle le film serait forcément plus « réaliste » que la série. Il possède une authenticité visuelle et historique extraordinaire. Mais réalisme esthétique et fidélité au récit ne sont pas synonymes.

Le film condense énormément l’histoire et se concentre principalement sur Christiane et Detlev. Plusieurs dimensions de sa vie adolescente sont réduites et les personnages secondaires en pâtissent. Stella m’a notamment semblé étonnamment peu présente. Babsi également, tout comme Axel. À l’inverse, la relation entre Christiane et Detlev prend énormément de place et m’a vraiment donné l’impression d’observer deux adolescents persuadés de vivre une histoire d’amour, au milieu d’une codépendance beaucoup plus complexe.

Le documentaire du Spiegel est disponible sur YouTube.

Le film Christiane F. face à la série et à l’histoire réelle

Là où le film Christiane F. reste extrêmement efficace, c’est dans sa représentation de la mécanique de la dépendance. Au départ, certaines limites semblent infranchissables. Puis elles se déplacent progressivement. La consommation finit par devenir nécessaire simplement pour affronter le quotidien et les mensonges deviennent fonctionnels.

La prostitution m’a également beaucoup marquée. Le film montre des adolescents dépendants prêts à tout pour obtenir quelques marks. Mais surtout, il rappelle qu’il existait des hommes adultes prêts à profiter précisément de leur vulnérabilité. Voir une actrice qui a réellement treize ans rend cette réalité encore plus difficile à contourner. Cela déplace aussi la question : plutôt que de demander uniquement pourquoi ces enfants se prostituaient, pourquoi parle-t-on moins souvent des adultes prêts à payer pour exploiter sexuellement des mineurs ?

Le documentaire regardé juste avant a également changé quelque chose de fondamental dans mon visionnage. J’ai eu beaucoup plus de mal à considérer les personnages comme de simples éléments de l’histoire de Christiane. Derrière Detlev, Stella ou Babsi, je pensais constamment aux véritables personnes dont des épisodes extrêmement intimes de la vie ont été transformés en livre, puis rejoués à l’écran.

Finalement, je crois que comparer le film et la série uniquement pour déterminer lequel est « le plus réaliste » n’a pas beaucoup de sens. Réaliste comment ? Historiquement ? Visuellement ? Biographiquement ? Psychologiquement ? Dans la représentation de l’addiction ?

Le film possède quelque chose que la série ne pourra jamais reproduire : il a été tourné dans un monde qui ressemble encore presque exactement à celui qu’il raconte. C’est une véritable capsule temporelle et j’ai adoré cet aspect. La série possède, elle, les codes narratifs de mon époque, développe davantage les personnages secondaires et peut représenter certaines situations extrêmes sans demander à de véritables enfants de les interpréter.

Finalement, la question qui m’est restée n’est donc pas « quelle adaptation est la plus réaliste ? », mais plutôt : quel réalisme cherche-t-on à produire, qu’est-on obligé de sacrifier pour l’obtenir et, parfois, à quel prix ?

Affiche. Le film Christiane F. 13 ans, droguée, prostituée...

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1 commentaire

  1. Je ne savais même pas qu’il y avait un film (ni une série). Pourtant, même si je n’ai pas lu le roman, j’en ai beaucoup entendu parler, et même une camarade de classe avait fait un exposé dessus. En fait, c’est même bien possible qu’elle ait parlé du film aussi mais ma mémoire ne remonte pas aussi loin ^^’
    En tout cas, tes articles autour de cette œuvre qui a clairement marquée une génération m’ont donné envie de la découvrir à mon tour, enfin.

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