Une bonne épouse d'Ingrid Desjours
Résumé
Alice a trente ans, Paris pour décor et le cœur en morceaux depuis qu’on lui a enlevé la garde de sa fille. Jusqu’au jour où une publicité attire son regard : une retraite dans un lieu enchanteur en pleine montagne, présentée comme une promesse de renouveau. C’est cher, un peu fou… mais que pourrait-elle perdre de plus ?
Au fil des jours, Alice se découvre, se reconstruit. Lors d’une soirée dans un bar local, elle rencontre Marcel : charmeur, mystérieux et convaincant. Il l’invite à s’installer dans un village coupé du monde à deux pas de là, un havre de paix où d’autres couples filent déjà le parfait amour : la Fosse aux anges.
Séduite et pleine d’espoir, Alice accepte. Mais le vernis idyllique ne va pas mettre longtemps à se craqueler : les femmes qui vivent ici sont-elles aussi heureuses qu’elles le paraissent ? Car, après tout, un cauchemar n’est qu’un rêve qui a mal tourné, n’est-ce pas ?
Une bonne épouse : derrière le fantasme des tradwives
Une bonne épouse est ma quatrième lecture pour le Prix du Festival Sans Nom et j’étais particulièrement curieuse de découvrir enfin Ingrid Desjours. J’avais entendu beaucoup de bien de ce roman, notamment parce que son sujet autour des tradwives avait pas mal fait parler sur Bookstagram. Et après La ferme, Sécher tes larmes et La mort en miroir, je savais aussi que je quittais un peu le polar pour aller davantage vers le thriller.
J’ai pourtant commencé ma lecture en tiquant immédiatement sur certains dialogues. Dès le prologue, certaines formulations m’ont paru très littéraires pour des propos censés être tenus oralement. Mon premier réflexe a littéralement été : « Qui parle comme ça ? ». Heureusement, cette réserve a très vite été balayée par la construction du roman.
Car Ingrid Desjours annonce d’emblée qu’il s’est passé quelque chose de grave et remonte ensuite le fil des événements. J’ai rapidement anticipé certains éléments, mais cela n’a absolument pas diminué mon plaisir de lecture. Le suspense ne repose pas vraiment sur la question de savoir qui est responsable. Ce qui m’a tenue, c’est plutôt : jusqu’où cette histoire va-t-elle aller ?
Et surtout, Une bonne épouse m’a fait réfléchir à une question que je ne m’étais jamais réellement posée : pourquoi devient-on une tradwife ?
J’abordais jusqu’ici ce phénomène essentiellement sous l’angle de l’indépendance, notamment financière. Le roman m’a proposé une piste beaucoup plus intéressante : l’épuisement. Travail, enfants, maison, charge mentale, injonctions… Certaines femmes peuvent finir par percevoir l’abandon d’une partie de ces responsabilités non comme une soumission, mais comme une libération.
Et c’est là que le piège devient particulièrement intelligent : une aspiration parfaitement sincère peut aussi devenir une vulnérabilité à exploiter.
"On ne pardonne rien aux mères. Jamais."
Quand le bien-être devient un instrument d’emprise
C’est probablement tout le travail autour de l’emprise qui m’a le plus passionnée. La Fosse aux Anges propose en apparence une vie simple, traditionnelle et rassurante. Tout y évoque le bien-être, le naturel, le foyer et une forme de retour à l’essentiel. Pourtant, progressivement, quelque chose sonne faux.
J’ai adoré la manière dont Ingrid Desjours travaille cette frontière. La violence ne commence pas forcément par quelque chose que l’on identifie immédiatement comme tel. Elle passe par de petites concessions, une confiance accordée, des habitudes qui s’installent et des discours que l’on finit par intégrer.
C’est même ce que j’ai trouvé le plus glaçant : l’emprise devient terriblement efficace lorsque les victimes commencent elles-mêmes à fabriquer les explications qui permettent de la rendre acceptable. La docilité devient du respect, le contrôle devient de la protection et l’effacement de soi peut presque ressembler à de la sérénité.
Derrière tout cela, le roman interroge également la marchandisation de ces aspirations. Les réseaux sociaux permettent de vendre une esthétique parfaite, de transformer un mode de vie en produit et de présenter comme désirable un système qui repose pourtant sur une profonde asymétrie de pouvoir. J’ai trouvé cette réflexion particulièrement actuelle.
C’est aussi la première de mes quatre lectures pour le prix où j’ai spontanément relevé une véritable qualité littéraire au-delà de l’efficacité de l’intrigue. La météo, notamment, accompagne constamment le récit. Le froid, la neige, la chaleur, le brouillard et la brume ne servent pas seulement à créer une ambiance : ils semblent évoluer avec l’état d’esprit des personnages.
Même chose pour les motifs de la pureté, de la crasse, des poupées ou encore des femmes presque interchangeables. Plus j’avançais, plus j’avais envie de chercher ce qu’Ingrid Desjours construisait derrière son intrigue. Et ça, pour moi, c’est très bon signe.
Un énorme coup de cœur pour le Festival Sans Nom
Je vais m’arrêter là concernant l’histoire parce que moins vous en savez, mieux c’est. Certains éléments m’ont semblé évidents très tôt, tandis que d’autres m’ont complètement prise par surprise. Et j’ai particulièrement aimé constater que mes théories n’étaient pas indispensables au plaisir que je prenais à tourner les pages.
Car j’ai littéralement dévoré Une bonne épouse. Impossible de le poser durablement : même lorsque je pensais avoir compris où Ingrid Desjours voulait m’emmener, j’avais besoin de savoir comment elle allait y parvenir.
Mais ce qui lui permet de dépasser, à mes yeux, le simple excellent page-turner, c’est tout ce qu’il m’a donné envie d’analyser. La disparition progressive de l’individualité, la séduction exercée par la promesse d’une vie plus simple, la récupération commerciale du mal-être féminin, la banalisation des violences, mais aussi la manière dont notre société raconte les victimes et ceux qui leur ont fait du mal.
Le roman fait notamment quelque chose que j’ai trouvé extrêmement fort : il laisse la place aux femmes. Elles ne sont pas uniquement définies par ce qu’elles subissent. Elles pensent, aiment, doutent, se trompent, résistent et existent en dehors des violences qui leur sont faites. Même la structure du roman participe à leur rendre leur individualité.
Et puis il y a cette fameuse poupée présente dès le prologue. Pendant ma lecture, je l’ai observée comme un élément de thriller, cherchant ce qu’elle pouvait annoncer ou symboliser. Ingrid Desjours a finalement réussi à me rappeler qu’avant d’être un indice dans une intrigue, une poupée reste quelque chose de beaucoup plus simple et humain. Et c’est là que j’ai commencé à pleurer.
Sécher tes larmes avait déjà été dévoré en une journée. Ici, j’ai retrouvé le même plaisir presque compulsif de lecture, avec quelque chose en plus : j’ai eu envie d’analyser Une bonne épouse quasiment autant que j’ai eu envie de le dévorer.
J’ai anticipé, théorisé, été surprise, ressenti physiquement la tension, relevé des motifs qui ont continué à prendre du sens au fil des pages, et pour finir en larmes devant une Barbie. Bref, énorme coup de cœur.
Le Prix du Festival sans Nom 2026
Les romans lus dans le cadre du Prix du Festival Sans Nom 2026 en tant que jurée :
- La Ferme de François-Xavier Dillard
- Sécher tes larmes : Une enquête d’Emma Fauvel de Meï Lepage
- La mort en miroir de Pétronille Rostagnat
- Une bonne épouse d’Ingrid Desjours

bonjour, comment vas tu? ce livre n’a pas l’air facile. il faut etre dans un bon mood pour s’y plonger. passe un bon week end et à bientôt!
J’ai déjà lu quelques titres de cette auteure et j’avais bien aimé, le sujet de l’emprise est aussi quelque chose que je trouve fascinant donc il pourrait rejoindre une de mes listes 🤭