Le courage de la nuance sur une plage de Tréboul

Résumé

« Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison », disait Albert Camus, et nous sommes nombreux à ressentir la même chose aujourd’hui, tant l’air devient proprement irrespirable. Les réseaux sociaux sont un théâtre d’ombres où le débat est souvent remplacé par l’invective : chacun, craignant d’y rencontrer un contradicteur, préfère traquer cent ennemis. Au-delà même de Twitter ou de Facebook, le champ intellectuel et politique se confond avec un champ de bataille où tous les coups sont permis. Partout de féroces prêcheurs préfèrent attiser les haines plutôt qu’éclairer les esprits.

Avec ce livre, Jean Birnbaum veut apporter du réconfort à toutes les femmes, tous les hommes qui refusent la «brutalisation» de notre débat public et qui veulent préserver l’espace d’une discussion aussi franche qu’argumentée. Pour cela, il relit les textes de quelques intellectuels et écrivains qui ne se sont jamais contentés d’opposer l’idéologie à l’idéologie, les slogans aux slogans. Renouer avec Albert Camus, George Orwell, Hannah Arendt, Raymond Aron, Georges Bernanos, Germaine Tillion ou encore Roland Barthes, ce n’est pas seulement trouver refuge auprès de figures aimées, qui permettent de tenir bon, de se tenir bien. C’est surtout retrouver l’espoir et la capacité de proclamer ceci : dans le brouhaha des évidences, il n’y a pas plus radical que la nuance.

Pourquoi j’avais besoin de lire cet essai

Je suis tombée sur Le courage de la nuance en préparant une sélection pour la fête des pères à la médiathèque. Et justement, ces derniers temps, je me questionne beaucoup sur cette notion de nuance. À force de fréquenter les réseaux sociaux, j’ai l’impression que les publications les plus visibles sont aussi les plus radicales. Elles dénoncent et semblent parfois hurler. Cette évolution m’inquiète un peu. J’ai donc commencé cet essai avec une conviction assez forte : la nuance apporte du discernement et permet d’appréhender le monde avec davantage de justesse. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, dès l’introduction, que Jean Birnbaum avait ressenti le besoin d’écrire ce livre pour exactement les mêmes raisons. Il remplace simplement Instagram par Twitter et raconte comment ce qui était autrefois un lieu d’échange est progressivement devenu une arène où chacun cherche à vaincre plutôt qu’à comprendre.

L’essai aborde ainsi la remise en question de ses croyances, le refus du déni ou encore l’importance de trouver les mots justes pour décrire ce que l’on observe. Jean Birnbaum s’appuie aussi sur l’histoire européenne et sur les écrits d’intellectuels ayant vécu les bouleversements du XXe siècle. Il montre comment le refus de la nuance a parfois précédé les grandes catastrophes politiques et humaines. Je m’attendais à un essai sur les réseaux sociaux et j’ai découvert une réflexion beaucoup plus vaste, qui dépasse largement notre époque.

« La littérature est la mieux à même de subvertir les logiques binaires ; elle seule peut déjouer les raisonnements manichéens qui partagent l'humanité entre amis et ennemis ; en un mot, la littérature est gardienne de la pluralité infinie qui distingue notre condition : voilà une conviction que partagent les auteurs présents dans ce livre. Tous sont d'ailleurs de grands essayistes, autrement dit des auteurs qui refusent de séparer le savoir et la littérature, la quête de vérité et la jouissance du texte. »

Bookstagram, les algorithmes et la peur du désaccord

Évidemment, j’ai trouvé dans cet essai beaucoup d’idées qui allaient dans le sens de mes propres questionnements. C’est probablement très orienté de ma part et donc, paradoxalement, un manque de nuance. Pourtant, certains passages m’ont profondément parlé. L’un d’eux évoque ces milieux où la norme consiste à dire poliment du bien de tout. Dans ces espaces, le simple fait d’exprimer une réserve sur un livre peut être perçu comme une attaque personnelle contre son auteur. Cette idée résume à elle seule pourquoi je tiens toujours un blog.

Mon blog est un endroit où je peux être sincère sans être surexposée. En lisant ce chapitre, je me suis demandé ce qui avait réellement changé sur Bookstagram. Le manque de nuance a-t-il joué un rôle ? Les algorithmes favorisent-ils le clash, les phrases chocs, la bienveillance parfaitement calibrée ou le mépris habilement formulé ? Et surtout, qui lit encore des chroniques ? Je ne parle pas des personnes qui écrivent elles-mêmes et lisent celles des autres, dans une forme d’échange implicite. Je me demande simplement si le lectorat silencieux existe toujours. Peut-être est-il minoritaire. Peut-être pas. Vous voyez ? Même en écrivant cela, j’essaie de rester prudente. Le point d’interrogation est-il une marque de nuance ou une forme de lâcheté ? Il faudra peut-être que je pose la question à ma thérapeute. Plus sérieusement, ce ne sont que des réflexions que cette lecture a fait naître chez moi et certainement pas des vérités.

Quand l’histoire devient étrangement contemporaine

Très rapidement, j’ai été un peu effrayée par certains parallèles historiques évoqués dans le livre. Cela me travaillait déjà dans les premiers chapitres, mais cette impression s’est renforcée au fil des pages. Impossible pour moi de ne pas penser à la politique actuelle, qu’elle soit française, allemande ou américaine. Certains raisonnements, certaines stratégies et certains mécanismes me semblaient étonnamment contemporains.

Cette lecture m’a surtout donné envie de découvrir davantage Hannah Arendt. Les extraits cités ici sont passionnants et l’une de ses idées m’a particulièrement marquée : pour elle, la pensée libre suppose une indépendance du jugement et cette indépendance se manifeste notamment dans la capacité à faire de l’humour. Je trouve cela très juste. J’ai également découvert Germaine Tillion, dont je ne savais pratiquement rien avant cet essai. Autant dire que ma wish-list s’est encore agrandie.

Avoir le courage de la nuance

J’ai toujours eu tendance à dire que la vérité se trouve souvent quelque part au milieu lorsque deux personnes s’opposent. Cette lecture n’a pas changé mon avis, bien au contraire. Jean Birnbaum rappelle d’ailleurs que l’essai est un genre littéraire particulier, dans lequel les auteurs tentent, questionnent et expérimentent sans jamais prétendre détenir une vérité définitive. Cette idée me plaît énormément. Au fond, Le courage de la nuance raconte l’histoire d’intellectuels parfois marginalisés, comme Camus ou Arendt, qui ont refusé de fermer les yeux sur la réalité parce qu’elle ne correspondait pas aux attentes de leur camp. J’ai trouvé cette démonstration passionnante. Jean Birnbaum montre qu’être nuancé n’est ni être faible, ni être indécis, ni être apolitique. C’est accepter la complexité du monde et continuer malgré tout à chercher ce qui nous semble juste.

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