Désaccords, lorsque la musique tourne autour du monde
Résumé
La musique ne se contente pas de nous accompagner ou de nous réconforter : elle dit quelque chose du monde dans lequel nous vivons. Luttes politiques, mouvements d’émancipation, tensions religieuses et transformations sociales se révèlent à travers les mélodies et paroles de figures aussi variées que Rosalìa, Bob Marley, Booba ou Chavela Vargas. Derrière chacune de leurs chansons, des idées circulent et des mondes se dessinent.
Mais, avec ce deuxième tome de Désaccords, Éloi Fétus nous montre aussi que la musique porte ses contradictions : logiques marchandes, rapports de domination, héritages ambigus. Les artistes ne parlent pas d’une seule voix. Dès lors, peut-on aimer la musique sans questionner son sens ? Un livre clair et passionnant pour écouter autrement et comprendre le rôle de la musique dans nos manières d’être et de penser.
Quand la philosophie rencontre la musique
J’ai reçu Désaccords de la part des éditions de l’Atelier dans le cadre de la dernière Masse Critique Babelio consacrée à la non-fiction. Si je l’avais coché, c’est avant tout parce que je m’intéresse énormément à l’impact de la musique sur la société, mais aussi à l’inverse : la manière dont les bouleversements politiques, sociaux ou culturels façonnent la musique. Je ne connaissais ni cette maison d’édition, ni Éloi Fétus, ni Cole Porteur. C’était donc une découverte complète, guidée uniquement par ma curiosité.
Dès l’introduction, j’ai pourtant su que cette lecture allait me plaire. L’auteur explique son attachement à la musique populaire et la façon dont celle-ci lui a permis d’aborder ensuite la philosophie, discipline qu’il enseigne aujourd’hui. J’ai trouvé cette entrée en matière particulièrement accessible. De plus, chaque chapitre se termine par une sélection de chansons à écouter et d’ouvrages à découvrir pour prolonger la réflexion. J’aime beaucoup ce genre de proposition qui transforme un essai en véritable porte d’entrée vers d’autres découvertes culturelles.
J’ai également apprécié qu’il ne soit absolument pas nécessaire d’avoir lu le premier tome. Désaccords fonctionne parfaitement seul et l’on comprend rapidement la démarche de l’auteur : partir d’une question volontairement provocatrice pour mieux la déconstruire au fil des pages.
« Par l’ouverture d’esprit qu’elle suscite, la culture est sans conteste ce qui nous éloigne le plus du fascisme. Outil de liberté intellectuelle qui permet de vivre plusieurs vies et de regarder le monde avec d’autres yeux que les siens… »
Une lecture qui donne envie de creuser chaque sujet
Le premier chapitre, consacré à la notion de « musique du diable », m’a immédiatement embarquée. Forcément, j’ai pensé à Stranger Things et au personnage d’Eddie, considéré comme sataniste simplement parce qu’il écoute du métal. Pourtant, l’auteur remonte bien plus loin dans l’histoire pour expliquer l’origine de cette idée. J’ai trouvé cette mise en perspective historique passionnante.
Ensuite, les chapitres s’enchaînent et chacun ouvre une nouvelle porte. J’ai ainsi découvert Marcus Garvey, dont j’ignorais totalement le rôle dans l’histoire des luttes antiracistes. De la même manière, je ne connaissais presque rien du rastafarisme. En réécoutant Bob Marley après cette lecture, je me suis rendu compte que je m’étais longtemps arrêtée à l’image caricaturale que la culture populaire véhicule de lui. Finalement, ce livre m’a obligée à revoir plusieurs idées reçues.
Le chapitre consacré aux femmes artistes m’a également beaucoup intéressée. J’ai adoré découvrir Chavela Vargas ou encore Melina Mercouri, dont le combat pour la culture grecque force le respect. En revanche, j’aurais aimé que l’auteur évoque aussi davantage des artistes contemporaines qui utilisent leur notoriété pour défendre des causes sociales ou politiques. Je pense notamment à Zara Larsson, Dua Lipa ou encore Taylor Swift, qui s’est longtemps battue pour les droits des artistes. Cela dit, l’encart consacré aux privilèges masculins, écrit par un homme à destination d’autres hommes, apporte une réflexion que j’ai trouvée particulièrement pertinente.
Par ailleurs, certains chapitres m’ont davantage parlé que d’autres. Celui sur le Ku Klux Klan, par exemple, m’a paru un peu moins convaincant dans son lien avec la musique. En revanche, celui consacré au rap est probablement celui qui m’a le plus fait réfléchir. L’auteur ne critique pas le rap en lui-même, mais la manière dont une partie de cette culture a parfois intégré les codes mêmes du capitalisme qu’elle dénonçait à l’origine. La nuance est importante et, justement, Désaccords prend toujours le temps d’apporter cette nuance après un titre volontairement provocateur.

Un essai qui donne envie d'écouter autrement
Au fond, ce qui m’a le plus plu, c’est que cet ouvrage ressemble presque à un livre d’histoire raconté à travers la musique. On voyage du blues au rap, du Chili à la Jamaïque, de la Grèce aux États-Unis, sans jamais avoir l’impression de lire un manuel universitaire. Bien au contraire, l’écriture reste fluide et les exemples permettent de rendre accessibles des notions philosophiques parfois complexes.
Évidemment, certains thèmes me parlaient déjà davantage que d’autres. Le chapitre sur le patriarcat dans la pop culture, par exemple, abordait des sujets que je suis déjà beaucoup. À l’inverse, celui consacré au Chili ou encore celui sur Rosalia et l’appropriation culturelle m’ont permis d’apprendre énormément. D’ailleurs, j’ai particulièrement apprécié que l’auteur parte toujours d’une question très tranchée avant de construire un raisonnement beaucoup plus nuancé.
Finalement, Désaccords est un essai qui se lit avec beaucoup de facilité tout en donnant envie de prolonger chaque réflexion. Je referme ce livre avec une certitude : la musique est profondément politique, qu’on en ait conscience ou non. Et c’est précisément ce qui rend cet ouvrage aussi actuel. De mon côté, le tome 1 a déjà trouvé sa place sur ma wishlist d’anniversaire.
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